Points forts du colloque
Sectes, fléau social ou bouc émissaire ?
tenu le 9 octobre 2007 à Paris
Plus d'une centaine de personnes assistent à cette rencontre
dans un centre sportif parisien. Le CICNS en produira les actes
dès que possible
Les intervenants :
Eileen Barker
fondatrice et présidente de INFORM (Information Network Focus
on Religious Movement, Angleterre)
Jean-Claude Basset
pasteur, vice-président du CLIMS (Suisse)
Jean Baubérot
historien et sociologue, dirige la chaire sur la laïcité
à l'École Pratique des Hautes Études (EPHE)
Laurent Hincker
juriste
Le pasteur Kounkou
sociologue, juriste, auteur prolifique sur la question de la liberté
religieuse et de la laïcité en France
Raphaël Liogier
professeur des universités à l'IEP d'Aix en Provence
Anne Morelli
historienne, directrice adjointe du Centre interdisciplinaire d'étude
des religions et de la laïcité à l'Université
Libre de Bruxelles
Christian Paturel
ancien avocat
Guy Delaunay et Fabienne Argueyrolles
témoins de l'assaut militaire subi au château de la
Balme, début 2007, de ses causes et de ses conséquences.
Résumé
Profil bas
D'après certains propos entendus dans le public, le nombre
relativement limité des assistants s'expliquerait par la
crainte de se faire ficher". Une dame par exemple me confie
que, responsable d'un centre de soins alternatifs, elle aura droit
le surlendemain à une "visite" des RG dans son
établissement
Impression partagée par la majorité des intervenants.
Selon eux, la justice française semblerait en effet bien
malade ! Le fait que les exactions dont se plaignent les témoins
ne paraissent jamais dans la presse reste le plus déroutant.
La France, une laïcité très
particulière
Premier intervenant, l'historien et sociologue Jean Baubérot
brosse rapidement l'étonnante histoire de la laïcité
française. D'emblée on saisit l'origine des difficultés
des minorités religieuses à s'implanter en France.
Prédisposition
A partir de 1296, Philippe le Bel, refusant la tutelle du pape
Boniface VIII, tente de le déposer au cours d'une manuvre
déloyale. Il s'agit de la première tentative d'affranchissement
d'un Etat envers l'Eglise chrétienne au Moyen Age.
La tentative de 1789
Une autre individualisation a lieu avec la déclaration française
des Droits de l'Homme de 1789. Un peu avant, la jeune nation américaine
en rédige une version lors de sa déclaration d'indépendance.
Les deux approches diffèrent du moment que les Etats-Unis
d'Amérique accueillent des colons de confessions multiples.
Considérés chez eux comme un don de Dieu, les Droits
de l'Homme n'entrent en conflit avec aucune religion.
En France, ils débarquent après des siècles
de catholicisme. Bien que des ecclésiastiques participent
à leur rédaction, le Pape les rejette. Deux tendances
priment alors en France : une tentative de sacralisation (culte
de l'Etre Suprême, etc.) et une laïcité que la
Révolution ne parvient pas à mettre en application.
Plus tard Bonaparte tente un compromis. L'État, fondamentalement
laïque, n'impose aucune prescription religieuse. Par exemple,
la cérémonie du mariage est libre et facultative.
L 'Église catholique est sur un pied d'égalité
avec les autres cultes protestant réformé et judaïsme.
Cette situation entraîne le "conflit des deux France"
qui marque tout le XIXe siècle :
1) les cléricaux, qui souhaitent que la France redevienne
la "fille aînée de l'Église",
2) les anti-cléricaux, promoteurs d'une nation moderne fondée
sur les valeurs de 1789.
La loi de 1905, une laïcité à
plusieurs vitesses
En 1905, une loi française proclame la séparation
de l'Eglise et de l'Etat :
la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne
aucun culte. Elle continue cependant de financer les services
destinés à assurer le libre exercice des cultes
dans les établissements publics tels que lycées, collèges,
écoles, hospices, asiles et prisons. La laïcité
française reste donc très ambiguë.
La "secte", nouveau bouc émissaire
providentiel
En 1984 cependant, le Premier ministre socialiste, Pierre Mauroy,
annonce des restrictions budgétaires. Notamment sur le financement
public des écoles catholiques. A la suite d'immenses manifestations,
le projet échoue, entraînant la chute du gouvernement
Mauroy.
Des protagonistes du conflit des "deux France" se réconcilient
alors sur un terrain au moins : l'interdiction du port du foulard
islamique à l'école. Intolérance qui va s'étendre
au port de tout autre symbole religieux en classe.
A partir de 1980, la France recule nettement en tant que puissance
économique, favorisant ainsi la recherche d'un bouc émissaire.
Les mouvements religieux minoritaires seront les premiers à
en faire les frais.
Des partisans des deux anciennes factions du conflit des "deux
France", vont alors se partager ce "marché".
Les premiers, d'obédience catholique, fondent en 1974 l'Association
pour la Défense de la Famille et de l'Individu (ADFI). Elle
invite toute personne dont les proches feraient partie d'un mouvement
qualifié de secte à venir témoigner.
Les seconds se situent nettement à gauche. Derrière
l'écrivain Roger Ikor, ils fondent le Centre de documentation,
d'éducation et d'action Contre les Manipulations (CCM).
Sous le gouvernement Jospin, en octobre 1998, apparaît ensuite
la MILS (Mission Interministérielle de Lutte contre les Sectes).
En 2002, elle est remplacée par la MIVILUDES (Mission Interministérielle
de Vigilance et de Lutte contre les Dérives Sectaires).
L'arroseur arrosé
On doit notamment à la MILS la diffusion d'un rapport des
plus curieux. Une sorte de liste noire de pas moins de 172 mouvements
spirituels jugés dangereux. Sans fondement juridique, elle
sera finalement abrogée.
Cependant, ses effets désastreux pour la vie privée
de certaines personnes sont tels qu'elle finit par inquiéter
l'ancienne présidente de l'ADFI, Mme Janine Tavernier elle-même !
Dans un article du Monde, publié le 17 novembre 2006, celle-ci
revient ainsi sur ses positions :
« En 2001, je sentais qu'on s'engageait dans une
chasse aux sorcières. Plusieurs dérapages ont eu lieu.
On m'a reproché de mettre mes enfants dans une école
Steiner, ce que, d'ailleurs, je ne regrette pas. Alain Vivien, alors
président de la Mission interministérielle de lutte
contre les sectes (MILS), a commencé à attaquer l'anthroposophie,
qui inspire les écoles Steiner. Pour ma part, je n'ai aucune
attache philosophique, dogmatique, politique ou religieuse. Je suis
libre et c'est bien ce qui dérange tout le monde ! J'ose
à peine dire que je me soigne à l'homéopathie
»
Un peu comme au Moyen Age, la chasses aux sorcières semble
se retourner contre ses instigateurs !
Changement de stratégie
Pendant des années, les anti-sectes attaquent principalement
les religions minoritaires.
Celles-ci ayant entre-temps appris à se défendre,
on va se rabattre sur des gens à la recherche d'une approche
différente pour leur santé. C'est ainsi que chiropracteurs,
ostéopathes, nutritionnistes, acuponcteurs, radiesthésistes,
voire certains psychothérapeutes, à qui on colle l'étiquette
de secte, montent maintenant en charrette.
Sacralisation de la médecine
Comme le remarque avec humour un des intervenants, avant le XIXe
siècle, le médecin est rarement pris au sérieux.
Les Diafoirus et les Purgon des comédies de Molière
semblaient en effet plus occupés à saigner leurs malades
qu'à leur sauver la vie.
Les choses changent à partir du XIXe
siècle, lorsque le diplôme de docteur en médecine
devient obligatoire pour exercer. Bien que restant un art, dans
l'esprit du public, la médecine fait souvent figure de science.
Et comme la plupart des sciences, elle devint vite chasse gardée,
pour ne pas dire vache sacrée.
S'il est en effet difficile de poursuivre des hérétiques
dans un état laïc, il devient tout à fait envisageable
de les extirper d'un domaine considéré scientifique.
Beaucoup de médecins réalisent que la machine humaine
se soigne plus facilement lorsqu'on cherche les causes du mal en
plus d'en soigner les effets.
Ainsi, beaucoup de médecins allopathes ajoutent à
leur palette des traitements autrefois cantonnés dans des
pratiques snobées par la médecine officielle.
C'est donc par cette brèche que les mouvements anti-sectes
semblent maintenant tenter leur entreprise de démolition.
Est-il surprenant qu'en cela ils rencontrent l'appui des sociétés
pharmaceutiques soucieuses de préserver leurs sources de
revenus qui se chiffrent par milliards.
Qu'arriverait-il en effet si le grand public peu à peu venait
à déserter leurs officines ?
Nouveau point de vue sur une guerre qui a malheureusement encore
quelques beaux jours devant elle.
Au nom des Droits de l'Homme !
Le plus triste reste que des deux côtés de cette guerre
futile, chacun invoque la défense des
Droits de l'Homme !
Ne serait-il pas temps de cesser de s'en prévaloir et d'insister
pour qu'on les mette enfin en pratique.
Si les intervenants du colloque déplorent que les tribunaux
et l'Etat préfèrent les témoignages de l'ADFI
et de ses cohortes à leurs avis d'expert qualifiés,
la plupart restent indépendants de tout mouvement minoritaire.
Aussi ont-ils quitté le public avec un souhait que chacun
ferait bien de méditer. A savoir que les minorités
elles-mêmes cessent de se considérer les unes et les
autres comme de sectes.
Quant à demeurer un simple spectateur dans cette guerre
stupide, méditons les paroles du pasteur allemand Martin
Niemöller. Bien que partisan du régime hitlérien,
il s'éleva contre les mesures d'exclusion et de persécution
prises envers les Juifs et envers les pasteurs refusant d'obéir
aux nazis.
On lui doit ces quelques mots restés célèbres :
Lorsque
les nazis sont venus chercher les communistes
Je me suis tu, je n'étais pas communiste.
Lorsqu'ils sont venus chercher les syndicalistes
Je me suis tu, je n'étais pas syndicaliste.
Lorsqu'ils sont venus chercher les sociaux-démocrates
Je me suis tu, je n'étais pas social-démocrate.
Lorsqu'ils sont venus chercher les Juifs
Je me suis tu, je n'étais pas juif.
Puis ils sont venus me chercher
Et il ne restait plus personne pour protester.
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